Soutien aux déboulonneurs

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Texte de Claude Got - procès du 02/05/07 et du 14/05/08

mercredi 14 mai 2008, par lyon

"Ce texte a été développé pour préparer les témoignages de l’auteur devant différents tribunaux (Paris, Rouen, Amiens, Lyon) à la demande de « déboulonneurs » poursuivis pour avoir inscrit des messages de protestation contre l’affichage publicitaire. Il peut être utilisé librement par ceux qui conduisent de telles actions.

La publicité par affichage a des caractéristiques générales nuisibles.

Comme toute publicité, il s’agit d’une industrie de la séduction. Etant visible dans l’espace public, elle s’impose à tous, notamment aux enfants. Elle peut alors agir comme un facteur de neutralisation de l’éducation qui a le handicap d’utiliser des méthodes rationnelles et de reposer sur la sincérité. Ceux qui estiment que les individus sont capables de résister aux démarches publicitaires utilisent souvent l’argument de l’intelligence individuelle capable de décrypter les messages publicitaires. Leur expression favorite est la suivante : « il ne faut pas prendre les gens pour des idiots ». Imaginer que l’intelligence protège de la séduction est en elle-même une notion simpliste, et en outre cet argument fait abstraction du problème posé par l’influence de la publicité sur les enfants qui est l’argument fondateur de ce type d’action hostile à la manipulation des esprits par une démarche intéressée.

L’objectif est de témoigner de la situation de blocage à laquelle nous sommes confrontés dans le domaine de la publicité qui s’impose à tous.

La publicité par affichage est dangereuse dans de multiples domaines relevant de la sécurité sanitaire.

Depuis 1970, j’ai travaillé sur la réduction des risques dans le cadre de mon activité de professeur de médecine. Il ne s’agissait pas de promouvoir un monde sans risque, la vie humaine est indissociable de la prise de risques, mais de réduire la promotion des risques évitables, ce qui est bien différent. La forme la plus répandue de la promotion du risque est le conditionnement publicitaire à des comportements constamment ou potentiellement dangereux.

L’exemple de la limitation puis de l’interdiction de la promotion publicitaire du tabac indique la voie normale dans une démocratie pour créer une interdiction de promouvoir un risque. En 1976 Mme Simone Veil a fait adopter une loi interdisant la promotion du tabac sur tous les supports autres que la presse écrite destinée aux adultes. Cette loi a été complétée par un autre texte législatif que nous avions proposé au ministre de la santé Claude Evin (nous désignant un groupe de cinq médecins qui avait rédigé un rapport sur la prévention en 1988) et qui a été adopté en 1990. Il achevait l’interdiction de promotion publicitaire des produits du tabac et le parrainage. Ce dispositif législatif est respecté car il est simple, l’interdit est total.

L’évolution de la situation a été très différente pour l’alcool. La France a été condamnée en 1980 par la Cour de justice des communautés européennes, notre législation ayant été considérée comme discriminatoire. Il a fallu dix ans pour reconstruire une législation cohérente. Le principe que nous avions proposé au législateur n’était pas un interdit, le produit a des formes trop diverses pour que l’information du consommateur soit interdite, en outre l’objectif de santé publique n’est pas comme pour le tabac de promouvoir l’abandon d’un produit qui tue deux de ses consommateurs réguliers sur trois, mais dans le cas de l’alcool de faciliter la maîtrise de sa consommation. Le texte initial limitait à la fois la forme des messages publicitaires et les supports autorisés. Le principe était de permettre la description du produit et non sa valorisation abusive et surtout d’interdire l’usage de supports qui s’imposaient à tous, notamment aux enfants, par exemple l’affichage, la radio et la télévision. Cette cohérence initiale a été progressivement détruite, notamment par le rétablissement de la publicité par affichage quelques années après l’adoption de la loi Evin.

Notre société déplore les 30 000 morts évitables liées à l’alcool, les violences, les accidents de la route, dans le même temps elle accepte que l’on puisse imposer aux enfants des messages publicitaires valorisant ce produit. Ce choix est incompatible avec les textes fondateurs de notre démocratie qui affirment que la liberté consiste à faire ce qui ne nuit pas à autrui et la déclaration universelle des droits de l’homme qui indique que toute personne « est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité ». La législation actuelle n’accorde pas aux enfants la possibilité de développer librement leur personnalité face aux problèmes de l’alcool. Quand un producteur de champagne viole manifestement la loi par ses messages, il faut plusieurs années pour obtenir une condamnation en appel et les initiatives des parquets dans ce domaine sont exceptionnelles, les associations sont confrontées à une délinquance massive qui dépasse leurs possibilités d’action et le législateur a prévu des sanctions ridicules, sans commune mesure avec l’intérêt des annonceurs. La loi devient une forme de symbole, une disposition virtuelle relevant plus de la gesticulation politique que de l’interdit respecté.

Dans mon domaine de recherche spécifique, qui est la sécurité routière, la publicité par l’image, à la télévision ou sur les affiches assure la promotion de voitures inutilement rapides, lourdes et puissantes, qui sont en contradiction avec les accords internationaux sur la protection de l’environnement et avec notre propre législation. Les accords passés entre les constructeurs et les pouvoirs publics sont constamment contournés et le législateur n’a pas voulu entrer en conflit avec l’industrie automobile en créant une législation contraignante. Un article législatif du code de la route indique que les voitures doivent être construites pour assurer la sécurité de tous les usagers et l’on délivre des documents administratifs à une voiture qui peut rouler à 200 km/h. La publicité pour ce véhicule est assurée avec des phrases telles que « 150 chevaux, même à l’arrêt » ou « Je n’exploiterai pas complètement les possibilités de ma voiture. Levez le pied droit et dites : je le jure ». Quand j’ai entrepris avec une association un recours devant la juridiction administrative pour lui faire dire que la délivrance de ces documents était contraire à la loi, le Conseil d’Etat a constaté que les caractéristiques des véhicules dépendaient maintenant de l’Union dans le cadre de la libre circulation des marchandises. Nous sommes donc dans une impasse. Nous signons les accords de Kyoto, nous voulons réduire la production de gaz à effet de serre, la déclaration universelle des droits de l’homme affirme le droit à la sécurité et nous laissons promouvoir un 4x4 qui consomme plus de 20 litres d’essence aux cent kilomètres en ville et dont la masse excessive et inutile est dangereuse pour les autres usagers.

Le problème de santé publique le plus grave que connaissent les pays industrialisés est la conséquence directe de la promotion publicitaire de modes d’alimentation inadaptés. Il n’y a que quatre facteurs de morts prématurées évitables qui font perdre plus de 100 000 années de vie par an aux Français : le tabac, l’alcool, les accidents de la route et le couple sédentarité/ suralimentation. Les trois premiers facteurs sont en régression, le quatrième en progression inquiétante. Le débat est maintenant public, nous sommes de plus en plus nombreux à demander l’interdiction complète de toute publicité pour des aliments produits industriellement et associant de façon ingérable de nombreux produits de base. Nous avons échoué. Ecrire en petits caractères sous une image attirante qu’il ne faut pas grignoter entre les repas, alors que le produit que l’on vous montre est fait pour développer ce comportement, fait partie de ces hypocrisies d’une société dont les responsables savent parfaitement ce qu’il faudrait faire mais n’osent pas le faire. Les enfants voient l’emballage et toutes les promotions qui accompagnent l’image, ils aiment le sucré et sont conditionnés à des comportements alimentaires désastreux pour leur avenir. Des dizaines de produits ingérables par les familles, à l’étiquetage incompréhensible écrit en caractères illisibles, programment grâce aux publicitaires une société vieillissante et obèse qui ne sera pas une société de liberté mais d’assujettissement à des comportements destructeurs de la liberté de se déplacer ou de monter des étages et destructeur de l’état de santé.

Conclusions

Quand les politiques ont eu à débattre de la place qu’il convenait de donner à la publicité dans les campagnes électorales, ils ont eu la sagesse de conclure à la nécessité d’interdire ces pratiques. Ils ont assuré leur protection et reconnu que l’association de l’argent et de la séduction n’était pas adaptée au processus démocratique.

Pourquoi faudrait-il accepter que l’industrie de la séduction et du conditionnement soit imposée aux enfants au nom de la liberté d’expression, alors qu’elle a été interdite dans une démarche de promotion politique s’adressant par définition aux adultes ? Parce que nous savons que la démarche publicitaire, la propagande, est nuisible aux libertés. Les politiques se sont mis à l’abri de deux risques majeurs, la puissance de l’argent et la désinformation par la répétition et l’usage de formes irrationnelles de conditionnement.

Parce que la publicité nous est familière, nous percevons mal l’étendue de ses nuisances. La publicité est faite pour faire vendre. Son efficacité est redoutable, toutes les études ont montré que la répétition du message est la méthode la plus efficace pour convaincre. Imaginer que l’éducation et l’information sont capables de s’opposer à la puissance de la répétition est une illusion car à cette répétition s’associe la séduction, c’est-à-dire la capacité des publicitaires à mobiliser l’intelligence de milliers de concepteurs pour contourner les moyens de défense de ceux qui reçoivent ces messages associant l’humour, le plaisir, la beauté, la qualité alléguée.

Comme la notion de risque, la notion de séduction fait partie de la vie, mais confondre la séduction entre individus et cette arme de destruction massive qui est le recours à des mercenaires pour développer des argumentations séductrices est la négation de la sincérité dans les rapports humains. C’est une démarche intéressée qui contourne les défenses de l’individu.

Le résultat sera l’aggravation du rôle de descenseur social de la publicité. Elle met en difficulté les plus vulnérables, c’est-à-dire les moins éduqués et les moins méfiants. Le fait est évident dans le domaine de l’obésité. Il l’est également évident dans le domaine du surendettement.

La mondialisation des moyens de communication, le poids de l’économie et plus spécifiquement de l’argent, le déplacement du pouvoir au niveau d’une Union Européenne très en retard dans ce domaine, suppriment les possibilités d’évolution vers une protection des consommateurs.

Cette situation m’a fait comprendre et soutenir ceux qui, avec une modération évidente, manifestent par des actes leur refus d’une société qui s’autodétruit par la promotion de consommations inutiles ou dangereuses, notamment quand elle nous impose cette promotion par des affichages démesurés visibles de tous qui conjuguent l’altération de notre environnement et celui de notre société.

La philosophe Annah Arendt à insisté sur l’importance du mensonge dans le développement de la violence dans les sociétés. La sincérité est le fondement de rapports humains de qualité. La publicité est à l’opposé de la sincérité, c’est une séduction payée, le publicitaire achète des intelligences pour mettre en œuvre des méthodes de conditionnement à l’achat d’un produit ou d’un service indépendamment de l’intérêt réel de l’acheteur. La séduction est un processus qui joue un rôle fondamental dans les relations entre deux êtres humains, mais ce sont alors deux personnalités qui entrent directement en relation, avec des avantages et des risques réciproques. Dans la publicité le processus est asymétrique, l’un cherche à obtenir de l’argent, l’autre va le dépenser. La publicité est à la liberté de penser et d’agir ce que la prostitution est à l’amour entre des êtres humains. Nous n’avons pas compris que les méthodes de la manipulation dans les sociétés ont des objectifs différents mais que par nature elles agissent toujours de la même façon. La propagande pour une société totalitaire utilise les mêmes procédés que les publicitaires.

L’action des publicitaires qui vendent leur intelligence pour produire de la séduction, en acceptant le pouvoir de destruction qui va avec, ne respecte pas les droits de l’homme. Le droit à la libre communication ne doit pas être confondu avec l’exercice d’une séduction payée qui s’oppose « au libre développement de la personnalité ».

La démarche du législateur dans ce domaine est hésitante, toujours en retard par rapport au développement des risques émergents dans une société industrielle. Lors de la même législature nous avons eu l’adoption d’une loi de santé publique fixant l’objectif d’une diminution de la consommation d’alcool et d’un autre texte accroissant les possibilités de publicité pour le vin et refusant de rétablir les interdits publicitaires pour l‘alcool qui étaient dans la loi Evin.

Nous assistons au développement de méthodes scientifiques de conditionnement, qui utilisent notamment sous le terme de neuromarketing des méthodes d’imagerie cérébrale dynamique pour tester les messages publicitaires. Un enfant qui subit les démarches publicitaires par affichage qui s’imposent à lui ne peut développer librement sa personnalité."